Vincent Beaume

Vincent Beaume. 31 ans. Photographe et rêveur, originaire du Sud de la France. Il aime l’amitié, la solitude et l’océan. Il espère ne jamais rien détester. Néanmoins il lui arrive d’être en colère, selon lui ce n'est pas les raisons qui manque dans ce monde qui ne tourne pas toujours très rond…

Il s’apprête à nous en dire plus sur l’un de ses projets, L’Insomnante

L’Insomnante, c’est ce lit en fonte photographié dans un environnement végétal, minéral ou citadin, mais toujours incongru, et dans lequel dort paisiblement la comédienne, Claire Ruffin. C’est une série photo, mais aussi un spectacle, une oeuvre d’art vivante et mouvante qui s’est jouée au Vélo Théâtre, au printemps dernier. A Vitrolles, il est même proposé aux habitants de les photographier en « Dormeurs » dans un lieu de leur choix… Le projet a vu le jour en 2009 mais ne cesse de surprendre et de continuer les interprétations et expositions.

/// Pourrais-t-on en savoir un peu plus sur toi ?
J’ai 31 ans, j’ai grandi dans une campagne non loin de Marseille. J’ai quitté la campagne pour mon premier travail de photographe-journaliste dans un journal hebdomadaire indépendant qui s’appelait Le Pavé. J’avais 20 ans. C’était une belle période. Je ne connaissais de Marseille que sa Canebière et son Vieux-Port. Une très belle ville à découvrir ! Je faisais mes premiers pas dans le photo-journalisme avec une équipe qui avait du mordant… Je travaillais en noir et blanc. J’avais un petit labo d’1,5m² chez un ami où je m’enfermais la nuit à la veille du bouclage. J’arrivais au petit matin avec mes tirages 18×24 sur papier baryté encore tout gondolé d’humidité…

Par la suite j’ai été amené à travailler pour plusieurs journaux et agences de presse. Le rythme de réalisation qui m’était demandé était bien différent de ma première expérience journalistique !
J’avais du mal à trouver ma place dans cette course à l’information et à l’image choc. Mais je découvrais aussi de très belles choses grâce à ce métier aux facettes multiples. J’ai alterné les années de travail avec des voyages du bout du monde. Ma dernière expérience sérieuse pour la presse était en 2010 en tant que pigiste à Marseille et sa région pour une agence internationale. Depuis j’ai fait le choix de mettre mon énergie dans des projets qui me tiennent à cœur, plutôt que de me perdre à courir derrière de maigres piges pour la presse. L’Insomnante est l’un de ces projets.

/// Concernant  » L’Insomnante « , d’où t’es venue l’idée d’un tel projet ?
C’est avant tout l’histoire d’une rencontre. Celle avec la comédienne Claire Ruffin. Claire était prise depuis longtemps par des insomnies qui la rongeaient de l’intérieur. Plutôt que de se laisser envahir par celles-ci, elle décida de s’en inspirer pour transformer cette souffrance en un processus de création.
Elle trouva à Emmaüs un vieux lit en fer. S’enferma dans un studio avec lui. Au fil des répétitions, il s’est écrit des petites séquences d’insomnie, pour une femme et un lit. En parallèle de cette écriture nocturne, elle avait le désir de travailler sur le jour après l’insomnie. Quand, au petit matin, le sommeil t’assomme enfin. Mais il est trop tard. Il faut se réveiller pour tenter de vivre dans ce jour trop lourd…
Je l’ai rejoint lors d’une de ses premières résidences de création dans les Pyrénées (il y a presque trois ans !). C’était un très beau lieu, au bord d’une rivière. Le tableau était verdoyant. Le lit et sa dormeuse sont venus prendre place dans ces paysages. Cela c’est fait assez naturellement. Les premières images de sommeil, celui du jour après une nuit d’insomnie, sont nées.

/// La photo de la falaise ci-dessus… rassure-nous qu’il s’agit bien d’un trucage ?
C’est une question récurrente pour bon nombre d’images de cette série. C’est étonnant comme toute image un peu hors du commun interroge le rapport entre le réel ou le virtuel. Mais on ne va pas s’en plaindre !
On peut parler ici de mise en scène du réel ou de l’irréel, mais ce ne sont pas des photomontages. Ces images sont réalisées avec une chambre noire argentique. Aucune retouche numérique n’intervient avant un tirage.
La réalisation d’une image peut demander de longues heures de bricolage  et être la cause de temps en temps de bonnes parties de fou rire… Le lit et sa dormeuse ont descendu une piste de ski, ont été tractés par un kayak sur un étang… Dernièrement des habitants de la ville de Vitrolles – ville où nous réalisons régulièrement des images – nous ont interpellés avec un grand sourire « On a vu le lit se balader au dessus du quartier ! ». Il était en effet bien dans les airs… transporté par une grue d’un chantier du quartier.

/// Qu’as-tu voulu faire ressortir à travers la figure de la dormeuse ?
Dans ces premières images que nous avions réalisées nous tâtonnions encore un peu sur les choix de cadrage, de distance. Etions-nous dans une écriture du paysage ou du portrait ?
Puis finalement ce sera ni l’un, ni l’autre. On pourrait parler de « paysage intérieur »…
Assez vite nous abandonnons l’exploit et les lieux insolites pour la profondeur du sommeil, pour la profondeur du paysage. Nous nous détournons des lieux identifiables géographiquement, nous cherchons des textures. Nous tentons de les laisser devenir la matière du sommeil de la Dormeuse. Comme si l’on pouvait voir autour d’elle l’intérieur de son rêve, son impression. « Avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique », écrit Bachelard.

Parfois, cette matière-paysage envahit le lit et devient couverture…

Ces quelques mots sont ceux que l’on pose sur ce travail en mouvement, ça peut être une lecture… Mais nous sommes très agréablement surpris de voir comment ces images raisonnent différemment suivant l’histoire personnelle de chacun de leur spectateur.

/// Comment procèdes-tu à la mise en scène & combien de temps te faut-il, en moyenne, pour élaborer le shooting ?
Une chose importante dans cette rencontre avec Claire est que l’on est tout de suite sorti du « cliché » du photographe et de son modèle. Certes il y a ce moment de la prise de vue où je suis derrière ma boîte à image et où Claire est dans son lit, mais le processus de création d’une image est bien plus complet que cela.
Nous réalisons les repérages ensemble. Ce sont souvent des lieux où j’ai aimé photographier auparavant.
Une photographie de cette série, c’est avant tout une rencontre avec un lieu. Ses résonnances, son atmosphère. Quand nous en découvrons un, tout nous parait assez évident. Le cadre. La place du lit. La lumière souhaitée… Cette écriture à deux est une très belle chose à découvrir pour un photographe.

Nous revenons sur place quelques jours avec notre petite équipe (Alice, Antoine, ou Camille…). Notre accessoire principal est une brouette, mais pour transporter ou mettre en place le lit on a utilisé pas mal d’autres outils (skis, cordes, kayak, grue…). Pour la préparation d’une image, c’est un peu la fourmilière, mais une fois que la Dormeuse s’est couchée dans son lit, place est faite au sommeil et aux rêves. Il nous est arrivé de n’entendre que le chant des pinsons lors d’une prise de vue au milieu d’une place citadine…

/// Quel type d’appareil photo as-tu utilisé pour cette série ? Et en général, tu prônes plutôt le numérique ou l’argentique ?
Cette série est réalisée avec une chambre noire argentique moyen format (6×9). La présence de cet outil de prise de vue est importante dans la réalisation de nos images. La lenteur de sa manipulation, la précision du cadre… Quand nous installons le lit dans un espace, nous lui installons en quelque sorte sa chambre aussi… Et grâce à la magie de la physique et de la lumière, le lit va entrer dans la chambre !

Bien sur, pour d’autres réalisations, j’utilise le numérique aussi. Un outil de travail de plus en plus indispensable dont on aurait bien du mal à se passer pour répondre à la plupart des commandes…

Argentique, numérique… le procédé de création de l’image est le même en somme. Seule la surface sensible a changée. L’écriture avec la lumière reste la même… Néanmoins l’image numérique a fait disparaître un moment qui me semble d’une grande importance dans le processus de création photographique : l’image latente.

/// Si tu partais t’exiler sur une ile déserte, quels seraient les 3 seuls objets que tu emporterais ?
Un lit confortable, une couette moelleuse et un oreiller… Claire vient souvent voir ce qui se trame derrière ma chambre noire, mais moi je profite trop rarement de son lit ! Et il parait que le point de vue de la dormeuse est souvent très beau… D’autant que je suis devenu insomniaque depuis quelques temps et qu’elle dort beaucoup mieux !

http://www.insomnante.fr