* L'histoire illustrée

Orfée, chapitre 1

- Oh. Tu le vois?
- Quoi? Voir quoi?
- Ben là ! L’océan, et tout au bout, la ligne d’horizon, et près de la ligne d’horizon…
- Encore l’horizon?
- Non. Un bateau blanc. Un bateau blanc en papier. Un bateau blanc en papier journal.
- Si il y avait un bateau près de la ligne d’horizon il ne serait pas en papier, il ne serait pas blanc, en fait il ne serait pas bateau, puisque tu ne l’apercevrais même pas. Tu as l’impression de donner de la contenance à des choses invisibles en te brouillant la vue, hein? Et les gros titres du journal, ils parlent de la mer?
- Le bateau, il va toucher l’horizon, il va prendre feu, il va prendre feu d’horizon, mais regarde !
- C’est toi, toi qui vas te flamber les yeux, sous tes paupières il ne restera rien, juste…
- Les voiles sont construites en faits divers; t’as pas tort ils racontent un peu la mer.
- … Juste des yeux de terre brûlée.

Voilà, ce sont à peu près les derniers mots que j’ai échangé avec Orfée. Des mots insensés, ou emplis de sens je ne sais plus, des mots trop légers pour vouloir dire adieu; des mots cotons, c’était la spécialité d’Orfée. J’ai dit “brûlée” et Orfée s’est tournée vers moi, dos à l’océan, elle m’a regardé avec ses yeux clairs et elle a souri, simplement. Elle a haussé les épaules, a posé un baiser sur chacune de mes paupières, a tourné les talons, les a fait claquer très fort sur le plancher blanc, a fermé la porte doucement, et. Oh, Orfée. Derrière la porte il devait y avoir quelque chose de très grand, innommable, assez captivant pour avoir emporté mon Orfée, quelque chose de l’ordre d’un vent au parfum enchanteur, ou bien quelque chose de plus grand, un ouragan. Oui, un ouragan.

Toujours est-il que derrière le bois, la peinture défraichie, il n’y avait plus rien, plus rien de sa présence, juste un reste de tiédeur fatiguée de fin de journée, une odeur de sel et de mélancolie marine; ne restait plus autour de moi que ce sentiment de tristesse immense que l’on ressent debout face à la mer, lorsque l’instant n’est pas ponctué d’un autre petit corps près du sien pour rehausser l’humeur, d’une mélodie, d’un petit déjeuner ou que sais-je. Il ne me restait plus rien. Commencer par la fin, rebrousser chemin, passer par tous les coins de la littérature, horreur, humour, eau de rose ou contes vieillots, sautiller d’un chapitre à l’autre, évoquer à reculons; comment raconter Orfée autrement que dans le désordre? Pour la comprendre il faudrait dérouler la bobine, l’observer dans sa globalité, déceler les points lumineux puis s’arrêter sur chacune des séquences, rebobiner, débobiner, couper le son puis l’augmenter à outrance. Ne pas craindre de brouiller les pistes, s’enfoncer dans le chaos apparant. Se frotter les yeux, puis les ouvrir grand.

Quand j’ai rencontré Orfée elle devait avoir seize ans, je dis seize mais je ne sais pas très bien… Elle s’est vantée d’avoir seize ans, à chaque interrogatoire, qu’ils soient officiels ou amicaux, elle avait seize ans, un point c’est tout, elle trouvait ça joli. Seize ans pour la police, la mairie, seize ans pour les amis d’amis et les amants d’amants. Toujours est-il que la première fois que je l’aperçus, elle avait réellement cet air de fin d’adolescence, ces pommettes relevées qui contrastent avec le regard moyennement affirmé. Qu’elle certifie toujours avoir le même âge une douzaine d’années plus tard ne m’apparait incongru que là, maintenant, en vous le racontant. A dire vrai, avec Orfée, on ne s’interrogeait réellement que sur les questions qui la taraudaient, elle : la durée de vie d’un ballon à l’hélium dans un ciel d’orage, le nombre de couleurs que peut avoir l’intérieur d’une main,  la température du poivre.

Elle était assise à la terrasse d’un café, un soir d’automne. Elle regardait autour d’elle d’un air inquiet, elle semblait chercher quelque chose. Je me souviens m’être fait la réflexion qu’autant d’alarme dans un regard si jeune ne pouvait témoigner que d’une affaire très grave. Quand je suis passé près de sa table, elle s’est adressé à moi d’une manière triomphante, elle m’a tutoyé “toi!”, en me pointant du doigt, et a agrippé un pan de ma veste en tweed avec ses petits doigts. Pris à parti, je ne pouvais plus reculer, je me suis tourné vers elle, et elle… s’est déchaussée. Elle a attrapé sa ballerine très précautieusement, l’a retourné, m’a indiqué l’énorme chewing-gum (rose) collé sur le talon. Je lui ai jeté un regard inquisiteur, elle a objecté d’un coup d’oeil interrogateur, elle m’a dit, effarée, qu’elle avait besoin d’aide, comme si c’était la chose la plus logique au monde. J’ai d’abord froncé les sourcils, ahuri de tant de culot, puis elle s’est mise à rire, alors je l’ai imité. Je me suis assis face à elle, ai attrapé son soulier, une fourchette, un peu de courage, et l’ai débarrassé de son travers. Elle m’a tendu sa jambe comme une princesse, j’ai rhabillé son pied, elle s’est levée et a sauté à pieds joints, deux fois. Elle a eu l’air satisfait, m’a tutoyé encore “tu entends quelque chose?”, j’ai mimé “non” et elle s’est rassise, soulagée de constater le silence qui régnait à nouveau lorsque son petit pied se décollait du sol.

Orfée a soupiré, a relevé le menton vers moi, m’a fait la bise en faisant précautieusement crisser ses lèvres pour que ça claque. Ca m’a fait l’effet d’une gifle, le regard, le chewing-gum, le baiser qui chante et son petit pied. C’est là que tout a commencé.

À suivre…

Illustrations :  Carole Wilmet

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