Orfée, chapitre 4
L’épisode de la ballerine vernie souillée de rose et du baiser qui claque m’avait laissé comme engourdi, pantois, sur cette place bondée. Je l’ai regardée s’éloigner en sautillant. J’espérais sans doute qu’elle se retourne, revienne sur ses pas, me laisse un numéro, une adresse, un indice : quelque chose d’elle qui m’indiquerait que cet instant hors-temps avait réellement existé, qu’il existait quelque part dans l’univers l’empreinte de ce que j’avais ressenti à ce moment là. J’en étais à cette réflexion légère quand je la vis disparaître au coin de la rue. Je rassemblai mes affaires, laissai quelques pièces sur la table argentée et m’en allai à mon tour. Lorsque, plus tard, je racontai ce passage à mes colocataires, ils se moquèrent doucement de moi. Une pimbêche donc, trop précieuse que pour se débarrasser elle-même de l’impureté souillant ses petits souliers. Il est vrai qu’à l’entendre de la sorte, Orfée ne semblait seulement digne que de l’intérêt qu’elle se portait à elle-même; c’est qu’ils n’avaient pas croisé le regard d’Orfée. Je m’assis donc sur la conclusion de mes compagnons, haussa les épaules en riant, et décida de garder ce pan d’histoire à l’intérieur de moi. L’existence poursuivit son trajet à grande vitesse, je repris mes plans d’architecte, mon appartement, le parquet dégarni et la vaisselle quotidienne à ranger. De mes vingt-six ans de saisons accumulées je ne paraissais pas réellement, je possédais encore cet air ahuri d’adolescent fraîchement en vie. Mes cheveux ébouriffés feignaient l’insouciance du jeune âge, mais pour qui savait y être sensible, j’imagine que les lueurs parfois plus sombres de mes yeux bleu indiquaient la marque d’une âme touchée, et de certains nœuds jamais déliés. J’avais choisi d’oeuvrer dans les jardins lorsque je n’en étais encore qu’à l’âge de raison; à sept ans je réinventais les parterres fleuris de toute ma famille, déterrait sans vergogne les plantes installées à un endroit qui me semblait innaproprié.
Je dessinais négligemment mes idées sur papier, présentait mes petits plans aux adultes, faussement intrigués, et savait de la sorte me mettre à l’oeuvre pour la journée entière. Je signais mes plans de mon écriture désordonnée, “Rapha” et puis des plumes gribouillées : Raphaël, Rapha-ailes, j’avais le sens des jeux de mots comme celui de l’humour un peu brouillon.

Les années filèrent, et c’est naturellement que je restai bordée par ces humeurs vertes. Dessiner des jardins me semble, et m’a toujours semblé, illimité; parce qu’un jardin n’a de frontières que fleuries, que d’années en années il grandit en valeur et en beauté. Parce qu’un jardin n’a jamais terminé d’exister. J’ai tout de suite aimé cette idée d’évolution incessante, d’imaginer mes projets poursuivre leur trajectoire lorsque la mienne marquerait sa pose officielle.
Toujours est-il qu’il ne se passa pas une seule après-midi où je ne passai quelques minutes, voire quelques heures, à la terrasse du café quelconque où j’avais rencontré Orfée. Les prétextes pour m’y poser ne me manquèrent pas : des plans à fignoler, quelques pages à lire, un café frappé. Je levais les yeux et sursautais à chaque silhouette féminine s’approchant de près ou de loin de ma table, et, constatant que ce n’était pas elle, reprenait mes activités calmement. Je n’étais pas inquiet, pas impatient, je le savais : je finirais bien par la rencontrer quelque part. A cet instant je ne savais rien d’elle, pas même un prénom auquel m’accrocher, avec lequel documenter mes pensées; rien. Mais quelque chose m’indiquait, et il est étrange d’y penser, que si nos routes s’étaient croisées d’une manière à la fois si légère et insensée, une ombre plus précieuse et sérieuse l’amènerait, et la lierait à moi, de quelque manière que ce soit.
Illustrations : Grace Lee
Orfée, chapitre 8
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